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VOIX DU MINEUR (LA)

La Voix du mineur. Organe de la fédération des mineurs du Nord et du Pas-de-Calais

Le syndicat des mineurs du Pas-de-Calais, dirigé par Basly et Lamendin, a bientôt vingt ans, lorsque la fédération régionale des mineurs du Nord et du Pas-de-Calais est fondée le 20 mars 1902. En janvier 1903, elle voit se dresser devant elle une concurrente aux mains des anarchistes. Trois ans plus tard, la rivalité entre les deux organisations atteint son paroxysme à l'occasion de la grève qui suit la catastrophe de Courrières. Les anarchistes disposent d'une arme redoutable, un journal.
La fédération des ouvriers mineurs du Nord, du Pas-de-Calais et d'Anzin affiche sa puissance. « Pour peu que cela continue nous aurons bientôt groupé la grande majorité des ouvriers mineurs de la région », clame-t-elle en 1907. Forte de 140 sections, mais harcelée par ses rivaux, elle juge « indispensable » la création d'un journal mais aussi d'une imprimerie ouvrière.
Le samedi 7 septembre, le premier numéro de La Voix du mineur. Organe de la fédération des mineurs du Nord et du Pas-de-Calais sort des presses de l'imprimerie ouvrière, installée 10, rue de la Paix à Lens. Cet hebdomadaire est vendu au prix de cinq centimes, soit 3 F l'abonnement d'un an dans le Pas-de-Calais et les départements limitrophes. De format 39 x 54 cm, il est présenté sur cinq colonnes et a pour gérant F. Évrard, secrétaire général adjoint de la fédération.

LE CATÉCHISME DE L’ÉMANCIPATION
Dans ce premier numéro, La Voix du mineur se présente comme le porte-parole de tous les travailleurs du sous-sol. Ils « pourront [y] faire entendre leurs plaintes et les jeter en échos », faire connaître au public « leurs revendications, leurs aspirations à une situation meilleure ». L'hebdomadaire défend un syndicalisme corporatif. « Il faut, écrit en 1908 Séraphin Cordier, ne voir que l'intérêt général de la corporation, faire abstraction aussi des idées politiques ou phylosophiques (sic), laissant à d'autres organismes sociaux le soin de s'occuper de ces questions. » L'hebdomadaire informe plus les mineurs « sur la marche et le mouvement syndical, dans la section, dans la région, dans toute la France, à l'étranger », sur la vie des caisses de secours , sur les actions menées qu'il n'évoque les problèmes de cette époque dangereuse. Enfin La Voix du mineur se veut également « un journal d'éducation sociale ». « C'est par elle, affirme la rédaction, que l'ouvrier apprendra à connaître ses droits. Une partie du journal sera réservée à la publication de toutes les lois et règlements intéressant le monde minier, la jurisprudence établie en matière de droit ouvrier.
C'est par elle que tous les ouvriers apprendront à connaître leurs devoirs, à s'unir davantage, à se tenir les coudes à s'aimer et à se soutenir mutuellement les uns les autres par la solidarité. »
Et de conclure, ce journal « sera comme le clairon sonnant la marche en avant du prolétariat minier vers la conquête d'une vie meilleure, d'une société de justice et de paix sociale.[… Il] sera pour ainsi dire le catéchisme de la religion nouvelle, de l'idéal ouvrier, l'émancipation du travailleur de la mine. »
Pour mener à bien ces missions, La Voix du mineur peut compter sur tous les membres du syndicat des mineurs du Pas-de-Calais : Émile Basly, député-maire de Lens, mais aussi président du syndicat des mineurs du Pas-de-Calais, Cadot, vice-président, Lamendin, secrétaire général, Évrard, secrétaire général adjoint, Beugnet, délégué contentieux, les administrateurs Sourriaux, de Courrières, Roussel, de Ferfay, Aimé Poiret, de Marles, Carlier, de Noeux, Duquesne, de Béthune, Guibert, de Drocourt, Cordier, de Carvin, Lekief, de Dourges, Dutrannoy, d'Ostricourt, Tassin, de Meurchin, Maës, de Lens, Degréaux, de Liévin, Poiret Polycarpe, Ligny-les-Aire ; et Charles Goniaux, député, secrétaire général du syndicat des mineurs du Nord

VIEUX SYNDICAT CONTRE JEUNE SYNDICAT
La préoccupation de mettre fin au monopole de la presse détenu par ses adversaires n'est pas étrangère au lancement par la Fédération de La Voix du mineur. L'organisation doit faire face depuis plusieurs mois voire années aux attaques du journal anarchiste L’Action syndicale, mais aussi de l'organe des syndicats indépendants Le Travailleur libre, et d'un journal conservateur créée six mois plus tôt La Plaine de Lens.
L'affrontement avec ces titres atteint son paroxysme à l’occasion de la mort d'un vendeur de L'Action syndicale accueilli le 3 mai 1908 dans un coron de Liévin par des jets de pierres. Évoquant le climat qui régnait dans le bassin minier avant cet événement, La Voix du mineur dénonce « les mensonges broutchoutards » et crie au complot contre le Vieux Syndicat : « Avec un ensemble parfait La Plaine de Lens, journal des cléricaux, Le Travailleur libre, journal des jaunes, L'Action syndicale, organe des anarchistes, dirigèrent leurs coups contre notre organisation qui n'avait rien à voir avec les élections (1), écrit-il. […] Quelques mots résument la campagne menée par ces trois organes : Sus au Vieux Syndicat et à ses dirigeants. » Sur toute sa première page, l'hebdomadaire fustige les procédés de ses concurrents : « Gredins, apaches, coupe-jarrets, coquins, barbotteurs, menteurs, assassins, voleurs sont les qualificatifs qui reviennent dans chaque numéro de La Plaine de Lens à l'adresse des militants et des membres du vieux Syndicat », « Basly, Beugnet sont caricaturés d'une façon ignoble. Lamendin est représenté revenant d'un banquet couché sur une brouette que conduit un poivrot. On en a fait des cartes postales. » Cet incident est dramatique, mais il n'est pas le premier. La Voix du mineur rappelle les agressions dont ont été victimes les membres de la fédération de la part des broutchoutistes.
Les colonnes de La Voix du mineur se font l'écho de la lutte sans merci que se livrent le Vieux Syndicat et le Jeune Syndicat. L'un des enjeux est la place des deux fédérations au sein de la CGT. L'hebdomadaire a beau affirmer en mars 1909 qu'il ne répondra plus aux attaques de L'Action syndicale, il reste attentif aux faits et gestes de son adversaire. En mai, il note sans déplaisir que le « Syndicat Broutchoux » est exclu de la CGT. D'ailleurs, selon l'organe du Vieux Syndicat, il n'aurait plus que cent cotisants. La Voix du mineur présente Broutchoux comme « un agent de division ».
La Vie des mineurs est, en tout cas, un précieux témoin de la division du monde ouvrier dans le bassin minier. En 1912, Basly s'en prend toujours au journal de Broutchoux : « La Bataille syndicaliste, organe de division ouvrière, où l'arrière-garde du clan anarchiste qui fit tant de mal à nos syndicats s'attarde vainement à son œuvre de désagrégation, m'attaque méchamment au sujet de l'article 12 de la loi des retraites des ouvriers mineurs. »
Les relations entre le syndicat de Basly et la confédération se dégradent. Les collections des Archives départementales du Pas-de-Calais ne permettent pas de suivre cette dégradation. Nous suivons là, Michelle Perrot (2) « Le journal multiplie les articles sur "la dictature fédérale", sur la "crise du syndicalisme en France". En juin 1913, une nouvelle fédération des mineurs dissidente, non affiliée à la CGT, se crée (3) : c'est le retour à l'ancien système des fédérations de métiers, les carriers, ardoisiers, mineurs métalliques "n'ont pas compris les sacrifices faits pour eux par les houilleurs". L'unité minière est rompue. En 1913 et 1914, La Voix du mineur ne cesse de dénoncer la triste besogne de la CGT,… de flétrir les Bartuel, Broutchoux, Georget, Dumoulin et Jouhaux, coupables de trahison. »

AUDIENCE ET SYNDICALISATION
En juin 1908, le format du journal s’agrandit à 46 x 62 cm. Ce changement lui permet de passer à six colonnes. Le 15 août 1908, l'hebdomadaire arbore désormais le cachet de la CGT, la fédération des mineurs vient d'y être admise à nouveau. Sa rivale, faute d'avoir payé ses cotisations, en est exclue un an plus tard.
En octobre 1911, le Vieux Syndicat affiche sa toute-puissance lors de l'inauguration de la maison syndicale, rue Casimir Beugnet en présence de 15 000 personnes. Quelques jours plus tard, l'imprimerie ouvrière lance ses presses sous la direction d'Amat. Après l'achat de nouvelles casses, le 14 septembre 1912, le journal « présente un nouveau visage, mieux imprimé, plus agréable à lire ».
Son gérant depuis février 1910, Séraphin Cordier (3) annonce même une nouvelle orientation de sa ligne éditoriale : « Jusqu'ici a été un journal de propagande syndicale, de renseignements et d'éducation. Il n'a pas été suffisamment combatif. » Il fera une plus grande place aux questions d'ordre général, avec des articles plus variés, plus courts et précis. Les députés mineurs de la région Émile Basly, Arthur Lamendin, Charles Goniaux, continuent à y apporter leur contribution. Les membres de la CGT, le secrétaire Louis Niel (4), puis plus tard Léon Jouhaux mais aussi Jean Jaurès, Charles Gide,… la journaliste Séverine y collaborent également.
Malgré la puissance de la fédération, La Voix du mineur ne rencontre pas le succès escompté. L'hebdomadaire bénéficie de collaborations prestigieuses dans le monde syndical, mais « journal corporatif », il reste bien austère. Il rend compte des combats menés par l'organisation : le renouvellement de la convention d'Arras, la retraite des mineurs, etc., mais il n'a pas, auprès des mineurs, l'attrait d'un quotidien, comme Le Réveil du Nord, ou d'un hebdomadaire populaire, comme Le Pas-de-Calais, avec leurs faits divers, leur feuilleton, leurs chroniques diverses.
Le tirage du journal ne dépasse pas la dizaine de milliers (5). Cette audience ne correspond pas à celle du syndicat dans le bassin du Pas-de-Calais et à l'importance de la corporation minière. Sa publication se poursuit au moins jusqu'au, date du dernier exemplaire consultable à la Bibliothèque nationale.

(1) Il s'agit des élections municipales.
(2) Cf. Bibliographie.
(3) Après la mort de Séraphin Cordier, en juillet 1913, les gérants sont successivement J.-B. Descamps et, à partir du 25 octobre 1913, J.-B. Colbaërt, ancien compagnon de route de Broutchoux.
(4) Sous la pression des anarchistes, Niel démissionne du secrétariat général en juin 1909.
(5) Sur l'exemplaire daté du 30 janvier 1909 a été portée à la main la mention « Tirage : 12 000 exemplaires ».