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Bataille (La)

La Bataille. Journal socialiste hebdomadaire de Roubaix et environs

Devient : La Bataille. Journal du peuple.- Puis : La Bataille. Organe officiel de la Fédération du Nord du Parti socialiste S.F.I.O.

Le journal.
La Bataille[1], parut sur quatre pages pendant cinq ans (1909-1914). C’est la Première guerre mondiale qui vint interrompre le travail de De Brabander, infatigable animateur du journal. Les trois premières pages sont en général consacrées aux informations, la quatrième à la publicité. Le journal est souvent illustré d’un ou plusieurs dessins souvent repris à ses adversaires après détournement. La première photographie date de mars 1913, la seconde du 11 avril 1914 (monument à Henri Carrette). Mesurées sur la collection des archives municipales de Roubaix, les dimensions obtenues sont légèrement différentes de celles annoncées par la Bibliothèque Nationale[2]. Du numéro 1 au 156, La Bataille mesure 51 sur 31,5 cm; du numéro 157 au 167, 58,5 sur 43 cm, pour revenir à ses dimensions premières jusqu’à la fin. Petit mystère. Car si la reliure peut expliquer des pages plus petites parce que rognées, rien n’explique que, dans la collection roubaisienne, dix numéros soient plus grands de deux centimètres et demi! La rédaction est installée au 73 Boulevard de Belfort (c’est le siège du syndicat textile et de la coopérative La Paix) ; la publicité est reçue au 169 rue des Longues Haies, au salon de coiffure/ librairie/ estaminet de De Brabander. Nous ignorons le tirage, mais le numéro 82 du samedi 8 octobre 1910 aurait été vendu à 10 000 exemplaires. Ce jour là, La Bataille traitait des mésaventures d’un curé vadrouillard obligé de s’enfuir précipitamment de chez une dame…

1.2 La Bataille et l’argent.
La Bataille n’est pas riche. Il est souvent rappelé que les rédacteurs, y compris le rédacteur en chef, ne sont pas payés. Les ouvriers imprimeurs le sont, ce qui n’empêche nullement La Bataille d’avoir parfois des problèmes techniques; ainsi ce placard dans le numéro du 26 mars 1909 : Nous prions nos lecteurs de nous excuser, le clicheur nous ayant encore une fois fait faux bond. Le numéro est vendu un sou (cinq centimes). L’abonnement pour six mois coûte un franc vingt-cinq, (deux francs cinquante pour l’année). Trouver de l’argent est une préoccupation constante du journal, et il le clame parfois sur un ton peu académique, réclamant du pognon : il faut des gros sous pour La Bataille [3]. Bien sûr, il est rappelé souvent aux lecteurs qu’ils doivent faire des abonnés. Mais cela ne suffit pas, et La Bataille vit de différents expédients. Tout d’abord d’une souscription permanente, elle rend compte dans ses livraisons. Mais si les souscripteurs se déguisent sous des pseudonymes amusants (Mathurin, après un air d’accordéon chez Delesalle; Deschodticide; Un qui ne boit pas; Pou l’capote à Ugène; Pour faire battre Eugène Motte; Pour que la rousse ne soit plus vingt minute à prendre son réveil; Lisez les journaux socialistes plutôt que d’aller au confessionnal, etc. ), ils donnent peu. Les appels sont incessants : Travailleur, ton journal c’est La Bataille. Par tous les moyens tu dois soutenir La Bataille, profiter de toutes les occasions pour quêter en faveur de La Bataille.. [4]. Mais les ouvriers ne sont pas riches, aussi les totaux sont faibles : 21,60 f. le 21 juillet 1911 (l’équivalent de 432 numéros vendus), 25,15 f. le 1er février 1913, 15,70 f. le 11 avril 1914, - ce qui ne n’épongeait certainement pas le bouillon hebdomadaire. Alors La Bataille organise-t-elle des spectacles (14 août 1909), des séances de cinéma (11 novembre 1914); des concours de pigeons (7 juin 1913, 12 août 1914); des jeux de dés (12 août 1914), des tombolas, des loteries. Recettes auxquelles vient s’ajouter la publicité, souvent payée par des organisations amies, ainsi le 10 avril 1909. Ce jour là, la quatrième page est occupée par des placards en faveur de la coopérative La Paix, de la Brasserie coopérative La Mutuelle, de la Chambre syndicale des ouvriers textiles, de la Clinique Delattre, spécialisée dans les accidents du travail, et par Jules Bardiaux, vendeur de phonographes et membre du parti socialiste. S’y ajoutent parfois des réclames pour quelques commerçants de la place, pour des médicaments, ou pour des publications socialistes, quelquefois vendues par De Brabander.

La Bataille rappelle sans cesse aux lecteurs que c’est un devoir impérieux de s’abonner, et de faire abonner leurs amis, qu’il faut sinon le faire acheter à tous les kiosques, à tous les marchands qu’il faut exiger La Bataille au cabaret, chez le coiffeur etc.. Dans tous les cafés, les Bourgeois ont leurs journaux. Il est légitime que La Bataille soit dans les estaminets que vous fréquentez..[5].

Aux frais de fabrication du journal, il faut ajouter les frais de procès. Le 12 mai 1909, François-Napoléon Vanhorde, gérant de La Bataille, et Charles De Brabander sont condamnés solidairement à 16 francs d’amende, et 31,43 francs de frais, sans compter 1 francs de dommages et intérêts, à peine de 20 jours de contrainte par corps. Le demandeur était Daniel Lesur, secrétaire de rédaction et gérant du Petit Roubaisien qui obtenait ainsi réparation pour les diffamations dont il avait été l’objet dans les n° 3 et 5 de La Bataille[6]. Et le numéro du 14 mars 1914, dans un article commémorant les cinq ans d’existence du journal, rappelle qu’il a du débourser six mille francs en frais de justice, après six à sept procès pour le faire taire.

1.3 Le personnel de La Bataille
La Bataille utilisa les services successifs de quatre (rappelons que c’est le gérant qui était au premier chef responsable de la publication et de ce qui s’y publiait, et donc lui qui répondait aux convocations des tribunaux). Le premier fut François Vanhorde (2 mars 1909 / 30 avril 1910); puis Henri Bracq (7 mai 1910 / 9 décembre 1911, qui sera condamné solidairement avec De Brabander début novembre 1910 pour injures et diffamations envers un particulier (Leblanc, alias Tête ed bos); suivi de Bataille (le prénom n’est pas indiqué)-du 16 décembre au 21 juin 1913); enfin Hector Carlier du 28 juin 1913 au dernier numéro.

Mais l’âme du journal, c’est Charles De Brabander, par ailleurs coiffeur, vendeur de livres à l’occasion (on trouvera une caricature de lui dans La Vie flamande illustrée), entraînant une équipe de journalistes amateurs, anonymes le plus souvent, l’anonymat servant de protection aux rédacteurs (voir Alerte camarades! Méfiez-vous des mouchards). Parfois Jean Lebas, Alphonse Debaisieux, Selosse donnent des articles. Voici comment Jean Piat les décrit : La rédaction, bénévole, est animée par Charles De Brabander, qui avait adhéré très jeune au P.O.F[7]. à Lille en 1891. Venu à Roubaix s’installer cabaretier-barbier, rue des Longues-Haies; c’est sur un coin de table de son salon de coiffure, entre deux barbes ou deux coupes de cheveux qu’il écrit ses chroniques; il signe tantôt de son nom, tantôt de l’un de ses pseudonymes, Chander ou Père La Griffe. Sa plume acérée et spirituelle, fait merveille. Il fait équipe avec un ancien tisserand devenu facteur de pianos, Louis Mahu. Celui-ci, autodidacte, a adhéré au P.O.F. avant 1900 et il se révèle un ardent polémiste; en outre sa chronique patoisante[8] a un énorme succès. L’administration a été confiée à Jules Bardiaux; avec sa femme et son fils, il écrit chaque semaine six cent cinquante bandes adresses pour les abonnés. Pour l’aider, il recrute souvent des bénévoles parmi les clients de son estaminet, en les remerciant par des boissons gratuites. Il se chargeait aussi de la prospection de la publicité..[9]. De Brabander, élu au Conseil municipal, deviendra adjoint aux finances de Lebas de 1912 à sa mort[10]. Jules Guesde, Marcel Cachin, Paul Grados, le docteur Meslier -député de la Seine, Léon Furnemont -député belge ne dédaignent pas signer un éditorial de l’hebdomadaire. Je n’aurais garde d’oublier le père Meurant[11], qui crie La Bataille, dans Roubaix, et ses démêlés avec la police et les puissants[12].

1.4 La ligne de La Bataille
La Bataille se veut, dès son premier numéro, organe de lutte et de combat au service du parti socialiste, ou, comme on préfère au journal au parti ouvrier. Le but que se fixent les promoteurs est de lutter contre les ennemis du parti qui disposent d’un grand journal quotidien et de plusieurs hebdomadaires, répandent sur son compte l’erreur, la calomnie, même l’insulte [...] La Bataille s’attachera à montrer la légitimité des revendications ouvrières, et rappellera constamment aux exploités de toutes les professions, depuis l’employé de bureau jusqu’à l’homme de peine que leur premier devoir est d’être syndiqués. Ne dédaignant aucun mode de l’organisation ouvrière, La Bataille montrera les avantages de la coopération[13] et l’aide qu’elle peut et doit aux ouvriers[14] dans les périodes difficiles qu’ils traversent : grèves, chômages, etc.

L’ennemi est clairement identifié : c’est la propriété capitaliste, le parti bourgeois et réactionnaire malgré son étiquette républicaine, qui détient la municipalité de Roubaix grâce à la corruption, à l’achat de votes et au concours de congréganistes belges.... Ce sont donc les Motte, Roussel, Chatteleyn riches exploiteurs, qu’il faut battre aux prochaines élections. Elle ne croit pas à la conversion des catholiques à la République, et se moque parfois drôlement (voir l’annonce de la création d’un nouveau journal, la Soutane , organe de défense républicaine et démocratique dans le numéro du 17 août 1912).

La Bataille veut aussi parler de ce que la grande presse oublie. On ment au peuple, en détournant son attention : La première page des journaux quotidiens est pleine des prouesses et des randonnées des aviateurs. Les Tours de France et les rounds de boxe tiennent la seconde page. L’exposition de Bruxelles prend le reste et attire l’attention du lecteur. À entendre partout discuter sport, on ne croirait pas que tous, hommes, femmes et enfants, doivent trimer, et dur, pour gagner leurs croûtes. La grande presse a ainsi faussé la mentalité de beaucoup de ses lecteurs qui oublient, dans l’emballement sportif, la question vitale... (27 août 1910).

La Bataille contient donc un certain nombre de rubriques, qui mènent le combat du journal. À travers les bagnes, Nos p’tits pavés Notre oeil, s’en prend aux patrons, mais surtout aux contremaîtres qui briment leurs camarades, ainsi qu’aux jaunes, ces deux dernières catégories étant parfois menacées de rétorsion musclée. La lutte ouvrière donne des nouvelles des usines en grève (en particulier celle qui affecta les usines Motte en mars 1911). La Bataille publie en 1912 une série d’articles sur les principes du socialisme, traîne dans la boue les anarchistes, organise la solidarité internationale en organisant l’accueil d’enfants belges lors de la grève générale de septembre 1912, lutte contre les retraites, ouvrières, ou plus exactement contre les prélèvements sur les salaires, puisque la plupart des travailleurs seront morts avant l’âge de la retraite ( Des retraites pour nos morts, nous n’en voulons pas, 17 juin 1911), annonce les réunions du parti, et aussi celles de la Libre-pensée.

La Bataille s’oppose à Motte, qui veut faire de Roubaix une ville de garnison, afin d’avoir à demeure une force de répression; s’oppose à l’Exposition internationale; aux nouveaux champs de tir; à la venue à Roubaix du général Picquart. Mais elle milite pour la suppression du travail de nuit dans les boulangeries (8 janvier 1910), pour la démolition des logements insalubres en courées (déjà!), pour la défense de Ferrer et Durand, glorifie la Commune; et surtout est de tous les combats électoraux, exigeant la suppression du sectionnement. Les articles sur le conseil municipal se font de plus en plus nombreux, à mesure que la victoire se rapproche. Elle soutient les socialistes de Belgique, donne les détails de la grève générale belge (19 avril 1903), diffuse Le Peuple et le Vooruit.

La Bataille s’intéresse parfois à la culture. Elle publie parfois des poésies toujours militantes. Pour Guesde -qui est alors député de Roubaix et Wattrelos-(« L’apôtre, poésie de Lucien Roland ; n° 7, 1er mai 1909), contre le curé du Touquet, en patois[15], s’il vous plaît (18 décembre 1909). Nous sommes collectivistes, affirme fièrement Alfred de l’rue Fontaine; il demande même de le chanter, sur l’air de Sambre et Meuse (10 septembre 1910). Florentin (dit Florentino) fait de même avec syndique-toi mon gars!, à chanter sur l’air de C’était pour toi mon gars (8 avril 1911). Beaucoup de poèmes et chansons sont signées Populo. Mais La Bataille donne aussi la parole à des poètes plus connus, Jean Gueux, Jean Richepin par exemple. Elle mentionne les programmes de cinéma, et donnent des réflexions sur les possibilités de manipulation de l’opinion publique (10 janvier 1914) tout en félicitant Médard Carré pour son initiative d’offrir des séances gratuites aux enfants des écoles (22 novembre 1913). Elle imagine aussi l’introduction du cinéma à l’école, comme auxiliaire de l’enseignement (31 janvier 1914). Elle annonce les programmes des cinémas Florimont et du patronage Sainte-Cécile et de certaines pièces de théâtre, publie (rarement) des articles culturels (Eugène Pottier : poète révolutionnaire -11 janvier 1913).

Il n’y a pas de rubrique laïque régulière. Mais La Bataille est violemment anticléricale : l’Église est contre les ouvriers, au service du Capitalisme Exploiteur (18 septembre 1909). Les prêtres sont des souteneurs du capitalisme (6 novembre 1909. Aussi La Bataille court-elle Sus à la prétraille (13 novembre 1909), pour lutter contre L’invasion noire, ou le crétinisme clérical (21 mai 1910). Elle souligne les turpitudes du clergé roubaisien (« Curé vadrouillard, 8 octobre 1910). Bien entendu, la découverte d’un Office Tourquennois, résurgence de l’Office Central de Roubaix est pour La Bataille pain bénit ! (Voir : L’office Clérical des affameurs à Tourcoing, 11 février 1911), La Calotte s’aplatit pour mieux mordre, (20 mai 1911); Contre la Horde noire, avec les paroles de La Marche anticléricale de Monthéus (17 juin 1911). Cette lutte anticléricale a parfois d’étranges relents : Les Prêtres Catholiques au service du Patronat Juif (10 août 1912), ou Bamboula missionnaire (27 décembre 1913/3 janvier 1914). Par ailleurs, la lutte en faveur de l’école laïque est permanente (« Pour la laïque (18 décembre 1909; Infamie Cléricale contre l’École Laïque 1er octobre 1910; La Calotte contre la Laïque, 12 novembre 1910; Les Etouffeurs de la Laïque, (4 mars 1911); Les Corbeaux prennent tout, (9 décembre 1911); Pour la vraie République! Pour l’École Laïque! Contre la Réaction! (11 mai 1911); Laïcisez la Laïque! (22 juin 1912); La Vipère cléricale contre l’Ecole laïque (27 juillet 1912). L’Enseignement Clérical contre les Travailleurs (21 septembre 1913). Et puis les journaux catholiques sont des menteurs : Avez vous déjà remarqué aux étalages des marchands de Bondieuserie comment les illustrés bien pensants représentent leurs créatures? Elles ont toutes des figures intelligentes et douces... et naturellement les méchants sont tous plus laids les uns que les autres. Mais si vous avez l’occasion de vous trouver près de ces produits de sacristie, regardez et comparez! (15 juillet 1911).

Au-delà de l’anticléricalisme, certains articles on une tonalité franchement antireligieuse (Retour de Lourdes, 17 septembre 1910), même si on croit parfois deviner qu’il n’y a pas unanimité totale sur ce point, malgré les appels incessants aux libres-penseurs (voir Libres propos, dans le numéro du 2 juillet 1910, ou Socialisme et Christianisme, (8 juin 1912)). La Bataille tente aussi des réflexions théologiques : Selon les Saints, les riches sont des voleurs et des Assassins (17 janvier 1914)

La Bataille est aussi violemment antimilitariste (Réponse des territoriaux à leur colon, 17 juillet 1909), réclamant le droit de vote pour les soldats (24 décembre 1910), proclamant Guerre à la guerre, (26 août 1911), et surtout le numéro du 30 septembre 1911, rédigé à l’intention des conscrits, carrément anti-patriote. Ouvrier, l’Ennemi c’est ton patron affirme-t-on dans la livraison suivante. Et Charles de Brabander de s’interroger Pourquoi est-on soldat? (16 décembre 1911); gageons que les réponses n’ont pas dû plaire au ministre de la guerre! Au lieu d’acheter des aéros, donnez du pain au populo!, demande l’éditorial du 28 mars. La Bataille organise une souscription pour Masse, un soldat d’origine roubaisienne menacé de Biribi (14 septembre 1912). Plus on avance dans le siècle, plus les articles contre la guerre se multiplient : Chair à patrons, chair à canons ! (20 mai 1911). À bas la guerre (26 octobre 1912), Contre la guerre, La guerre néfaste, La paix armée (22 novembre 1912), Paix entre prolétaires, guerre aux capitalistes (9 novembre 1912); Contre la folie militariste (1er mars 1913), Contre le service de 3 ans (15 mars 1913). La première photo parue dans notre hebdomadaire est d’ailleurs une photo de conscrits de la classe 1912, encadrée de deux pancartes : Vive la République et À bas la loi de trois ans. Anticléricalisme et antimilitarisme se rejoignant parfois : Plus de Pontifes, ni religieux, ni militaires titre La Bataille le 3 mai 1913. La Bataille entretint longtemps sa chimère : la grève des soldats empêcherait la guerre, les socialistes allemands contiendraient leur gouvernement.

Notons aussi que La Bataille est vendue dans les deux circonscriptions de Roubaix, et qu’on y trouvera donc des informations sur Croix, Hem, Lannoy, Leers, Lys-Lez-Lannoy, Forest, Sailly, Toufflers, Wattrelos. On y trouve aussi des informations sur la Belgique, le P.O.B, ainsi que des avis de réunions et des manifestations pour les flamands de Roubaix.

1.5 La Bataille et ses confrères.
Les rapports de La Bataille avec ses confrères sont souvent très tendus : Le méprisable libelle, qui sert de vomitoire aux élucubrations innommables de plumitifs renégats et vendus, a l’inconcevable prétention de se dire avoir des amis... (27 août 1910). Et cet article, intitulé Joli monde, de continuer Cette feuille avariée, aux rapports lointains avec le journalisme honnête [...] semer l’infamie [...], besogne louche, [...], feuille pestiférée, [...] etc.. La Bataille fait fort, même en tenant compte de la liberté de ton qui régnait alors dans les journaux, en vertu de la liberté de la presse. Quatre-vingt dix ans plus tard, il est difficile de deviner, à la simple lecture de l’article, quel titre était visé par cette diatribe. La Bataille pour une fois, était prudente. Mais on peut aisément deviner qu’il s’agit de la tinette mottiste, La Bataille n’appelant jamais autrement Le Petit Roubaisien. Sauf lorsqu’elle rapporte sa disparition en ces termes : Le Fumier Mottard, l’organe du Mouchardage et de la cochonnerie à outrance est... crevé. (8 octobre 1910).

La Bataille n’aime guère Le Journal de Roubaix et les Reboux. journal clérical (L’Journal des ratichons de l’Grand rue, selon Robert le Diable), journal courtisan, l’Journal du Minteux sont les épithètes les plus aimables que La Bataille emploie pour qualifier son concurrent. On reproche surtout au Journal de Roubaix ses liens avec l’Église : Il y a huit jours à Saint Jean –Baptiste, grande réunion d’homme […]. L’abbé Chuchart rend tout d’abord compte de son mouchardage dans la paroisse, de ses visites domiciliaires, pendant que les hommes sont absents, et il a pu constater, dit-il, que les bons journaux sont très répandus dans Saint Jean –Baptiste. Il s’élève contre ceux qui lisent de mauvais journaux comme La Bataille, qui n’enseigne pas la résignation. L’abbé Chuffart recommande le Journal de Roubaix, qui rend les plus grands services à la classe capitaliste…

Alfred Reboux propose-t-il qu’on donne le nom de son père à une rue de Roubaix? Il attire la diatribe suivante : Car ce fut un homme extraordinaire ce Reboux. Pendant de longues années, il fut ce maître-imprimeur qui publia les potins, les cancans de la vie courante et de la vie politique. Nul plus que lui à Roubaix ne s’efforça de propager dans l’esprit du public la sottise méchante, la routine prétentieuse. Mais il sut prendre des allures libérales et affecter un modernisme à l’américaine. Son journalisme jésuitique fut toujours à la disposition des forces de réaction, et l’on peut dire de lui qu’il fut chevaleresque à rebours, car toujours il défendit le riche contre le pauvre. Comme écrivain? Il fut inimitable en ce sens que pour produire cinquante lignes, il fallait corriger dix ou douze fois. Convenons qu’après ces polissez sans cesse et ces repolissez, ses articles étaient des modèles du style bedeau. Aidé comme il l’était par ce talent transcendant, muni de plusieurs paires de ciseaux, ses principaux collaborateurs et assisté de quelques commis phrasiers, rédigeant les commérages des mères chrétiennes, il fit ce journal qui donne bien la mesure de la valeur intellectuelle de ses admirateurs. Certes en présence de la quantité de papier vendu, comment ne pas confirmer que Reboux fut un très grand journaliste méritant tous les honneurs de la majorité municipale.... (6 novembre 1909).

La Bataille s’en prend à Maurice Auber, journaliste, l’appelant Louis Lapette, et brocarde Mme Reboux : Notre aimable grisonnette Pervenche[...] veut bien nous donner des conseils pour former le caractère des enfants. Tout en convenant de ses bonnes intentions, nous avouons avoir plus de confiance pour arriver à ce résultat en cette partie du programme socialiste La suppression des héritages. [...] Égaliser la vie et les consciences, donner une éducation nationale, mettre chacun à la place qui lui revient, voilà le but auquel tendent ceux qui se réclament de l’idéal socialiste. C’est pourquoi, suave Pervenche, nous espérons plus du rouge coquelicot, que de théories surannées qui d’ailleurs ont fait leur temps. (2 novembre 1912).

Il est vrai que Le Journal de Roubaix tend parfois des verges pour se faire battre, comme le jour ou un de ses journalistes écrit que les parasites qui gênent les transmissions télégraphiques entre Paris et le Tchad sont des... insectes vivant sous les tropiques, qui se posent sur les appareils et nuisent à leur fonctionnement...

Bien entendu, La Croix et ses journalistes ne sont pas mieux traités. Hypocrites forbans, [...], parasites de la religion (5 février 1909), voici quelques mots aimables de La Bataille pour ses adversaires.

La Bataille s’en prend à La Petite feuille catholique. Sous le titre Goujateries de Ratichons, elle publie l’article suivant, le 9 avril 1910 : Où donc s’arrêtera le cynisme et le culot de nos infects Flamidiens? Quand donc nos populations pourront-elles une bonne fois de leurs dangereuses sornettes? Il ne se passe pas de jours sans que l’on nous signale les méfaits de ces messieurs. Mais le dernier en date dépasse toutes les audaces. Vous connaissez leur grotesque petit torchon que l’on glisse clandestinement sous nos portes! L’un des derniers numéros voulait être plus méchant que de coutume. Outre les puérilités habituelles, il contenait des attaques contre l’école laïque et essayait de salir notre grand Ferrer. Or, savez vous par qui les curés ont fait distribuer leurs insanités? Je vous le donne en mille! Par les enfants des écoles laïques qui fréquentent le catéchisme. Et pas moyen pour les pauvres gosses de se soustraire à cette sale besogne. Ah! C’est qu’ils n’y vont pas de main morte nos frocarts depuis la Séparation....»

Parfois La Bataille s’en prend au mode de diffusion de La Croix et à ses Chevaliers : De jeunes chevaliers de la Croix[16] circulent dans le quartier du Cul de Four et vont de porte en porte mendier quelques sous pour entretenir de gras et de bedonnants ratichons. La mendicité est interdite pour les frocards comme pour les pauvres bougres. L’État a supprimé le traitement des curés? Vrai, je les plains! Mais rien ne les empêche d’aller gagner leur pain à la sueur de leur front. On embauche des ouvriers de nuit chez Allart-Rousseau (18 juin 1910).

La Bataille est cruelle avec Le Petit Roubaisien. Lorsque ce dernier disparaît, elle publie : Le rideau tombe sur l’antre innommable dans lequel des plumitifs de la presse de ruisseau s’y vautraient et y remplissaient la basse besogne d’engueleurs à gages. Suivent quelques autres gentillesses pour les journalistes du journal disparu : les apaches de plume que nous avons terrassés : exécuteur des basses œuvres ; abjects ; rastaquouères…

La Bataille attaque aussi les feuilles anarchistes. Il s’agit là d’une lutte idéologique, socialistes et anarchistes chassant sur les mêmes terres. Mais on s’en prend plus souvent aux hommes, ou on manie l’ironie et l’insulte. Parfois on joue au billard, ainsi le 21 février 1914, où on attaque les périodiques anarchistes à travers le Journal de Roubaix :

« L’Agneau (i.e. Auber) - Une idée. Si j’allais chercher l’canard des anarchos? Peut-être que là dedans j’trouverais d’quoi faire un article? Qu’en pensez-vous Madame?

Pervenche (i.e. Mme Reboux) - L’niveau est trop bas pour nous y ravaler. Faut pas y penser quoiqu’nous savons... que...

L’Agneau -A moins qu’Madame m’autoriserait à répéter d’nouveau l’vieux et à faire passer pour du nouveau?

La Bataille recommande par contre la lecture de périodiques socialistes, ainsi celle du Peuple, organe de la démocratie socialiste belge, qui se vend tous les jours à Roubaix, et qu’on peut se faire livrer en s’inscrivant à La Paix (4 juin 1910); ou bien elle recommande Les Hommes du jour, hebdomadaire paraissant le samedi, qu’on trouve chez Mengez 13 rue des Fabricants (2 mars 1912); ou encore La Barricade, qu’on peut réclamer le jeudi chez le même Mengez (21 juin 1913).

1.6 La fin de La Bataille deuxième manière.
La guerre arrive, et La Bataille continue d’affirmer son pacifisme et son antimilitarisme. Les pages de l’hebdomadaire sont remplies de considérations sur la fraude électorale qu’on vient de découvrir à Lille, et où sont impliqués des religieux, sur l’enseignement ménager de plein air, sur la révolution qui approcherait. La livraison du 1er juillet 1914, qui annonce le drame de Sarajevo, plaisante encore sur La déclaration de guerre des propriétaires et la déclaration de guerre des locataires. Ce sera le dernier de cette formule. La Bataille va se taire pour sept ans, avant de réapparaître, en 1921, sous le même nom, augmenté du sous-titre le journal du peuple, toujours sous l’autorité de De Brabander, avant de devenir l’organe de la Fédération du Nord du Parti S.F.I.O.









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[1] Rappelons que le titre avait déjà été utilisé par le P.O.F. en 1898, pour un hebdomadaire destiné à soutenir les candidatures de Guesde et Moreau.

[2] Bibliographie de la presse française, op. cit.

[3] La Bataille; 12 août 1911.

[4] La Bataille; 5août 1911.

[5] La Bataille 29 janvier 1909.

[6] La Bataille; 5 juin 1909.

[7] P.O.F. : Parti Ouvrier Français de Jules Guesde, l’une dezs composantes du P.S.U. (Parti socialiste Unifié) d’après 1905.

[8]

[9] Piat, Jean.- Jean Lebas; de la Belle époque à la Résistance.- [Paris] : l’auteur, 1994.- Pp. 89/90.

[10] Chargé du ravitaillement en 14/15; déporté à Güstrow, pour avoir invité les Roubaisiens à refuser de travailler pour les Allemands. Libéré en 1916, ré interné trois mois plus, tard; libéré, puis arrêté de nouveau. Participe au lancement du Cri du Nord. S’oppose aux communistes à Tours. En 1924, lance avec Louis Mahu La Bataille ouvrière. Meurt en 1938.

[11] La Bataille, 4 novembre 1911; voir aussi le poème à sa gloire : C’est la faute à Meurant (27 juillet 1912).

[12] Voir Grelle, Bernard : Le commerce des imprimés à Roubaix au XIXè siècle; à paraître.

[13] La Bataille, 26 juin 1909, p2.

[14] Ouvrier, va à ta coopérative, 29 juin 1912 par exemple.

[15] L’utilisation du picard dans le journal s’intensifie avec l’apparition de nouvelles rubriques : le coin du Roubaigno, en avril 1911.

[16] Sur les Chevaliers de La Croix, voir : Delmaire, Danielle. - Antisémitisme & catholicisme : dans le Nord pendant l’affaire Dreyfus. - Lille : Presses Universitaires de Lille, 1991.- pp 213/214